Nous sommes le 11 juin 2025. Alors que s’ouvre VivaTech, le patron de Mistral AI, Arthur Mensch, monte sur scène pour l’une des tables rondes les plus attendues du salon : l’à peine trentenaire, impeccablement cravaté, doit prendre la parole au côté de Jensen Huang, tout puissant PDG du géant des puces Nvidia, pour annoncer un partenariat stratégique entre les deux entreprises. Alors que le président Emmanuel Macron les rejoint avec quelques minutes de retard, l’Américano-Taïwanais se tourne vers le jeune patron français et lui glisse, d’un air entendu : “Your president worked really hard for you” [“Votre président s’est vraiment démené pour vous”].
Même pour le patron de la société la mieux valorisée au monde, ce volontarisme présidentiel surprend. Sur scène, le voilà qui fait rosir de plaisir le chef de l’Etat français, en illustrant son activisme : “J’ai dit au président qu’Arthur et Mistral avaient besoin du soutien des plus grandes entreprises françaises. Monsieur le président m’a dit : ‘Quelles sont-elles ? Laisse-moi les appeler !’”
Ce sera fait. Au moment d’officialiser leur accord, les deux entreprises et l’Elysée peuvent déjà annoncer que BNP Paribas, Orange, la SNCF ou encore Thales ont manifesté leur intérêt pour ce partenariat, qui a acté l’entrée de Mistral dans le domaine de la capacité de calcul informatique, maillon crucial de la chaîne de valeur de l’IA.
L’épisode relaté par le patron de Nvidia illustre tout à la fois l’inclinaison du gouvernement à promouvoir sa start-up nationale, et la manière dont Mistral a pris appui sur l’exécutif pour se hisser auprès des plus grandes entreprises d’IA générative.
Lancée en 2023 par trois cofondateurs, Arthur Mensch, Guillaume Lample et Timothée Lacroix, Mistral AI a d’emblée fait un choix : miser sur un lien étroit avec l’exécutif français, et en particulier avec Emmanuel Macron. Interrogés par POLITICO, une douzaine de responsables publics et de représentants de l’écosystème technologique décrivent ainsi la construction d’une relation privilégiée, qui a permis à Mistral de se faire une place auprès de l’Etat et à la table des leaders internationaux de l’IA.
Or, à quelques mois de l’élection présidentielle et alors que l’Europe s’interroge sur sa capacité à défier les champions technologiques chinois et américains et à gagner en indépendance technologique, Mistral AI est face à un tournant. L’entreprise, qui compte désormais plus de 1000 salariés, doit maintenant se projeter dans l’après-Macron.
Bonnes fées et millions
Dès sa naissance et sa première levée de fonds en 2023, la start-up — qui n’a pas souhaité répondre à POLITICO dans le cadre de cet article — a fait le choix de se rapprocher du secteur public. Ainsi, Bpifrance, la banque publique d’investissement française, fait partie de ses premiers investisseurs. “Nous avions conscience des enjeux de souveraineté liés à l’IA, et avions une bonne idée des rares — quelques centaines dans le monde alors — experts crédibles dans le secteur, dont les fondateurs de Mistral faisaient partie”, se souvient Arnaud Caudoux, le directeur général adjoint de Bpifrance. “C’était un montant record pour un tour d’amorçage français, mais il y avait beaucoup de bonnes fées autour du berceau”.
Les bonnes fées en question sont le gratin du capitalisme et du secteur technologique français, qui ont joué des rôles essentiels d’entremetteurs, de mécènes et de leveurs de fonds. Parmi eux, le milliardaire Xavier Niel, mais aussi Jean-Charles Samuelian-Werve et Charles Gorintin, cofondateurs de la start-up spécialisée dans l’assurance Alan. En 2022, ils sont mus par un même objectif : contribuer à faire émerger un géant européen de l’intelligence artificielle. Ils ont ainsi activé leurs réseaux pour identifier les chercheurs français les plus prometteurs du secteur de l’IA.
Ce sont eux qui joueront les entremetteurs pour former le trio Arthur Mensch, Timothée Lacroix et Guillaume Lample. Au moment de “toper” avec les trois jeunes cofondateurs, l’équipe d’Alan obtient un ralliement stratégique pour tisser des liens avec le secteur public : Cédric O. L’ancien secrétaire d’Etat au Numérique, soutien d’Emmanuel Macron de la première heure, jouera un rôle majeur au moment du lancement de la start-up. C’est même lui qui montera au front à Bruxelles pour tenter d’obtenir des assouplissements sur le règlement européen sur l’IA (AI Act), présenté par la Commission européenne dès avril 2021.
Car, pour Mistral AI, ce texte est dangereux : comment bâtir un géant européen si l’Europe bride l’innovation ? Dès 2023, Cédric O se retrousse les manches et s’inscrit, au nom de Mistral, au registre de transparence de l’Union européenne afin de peser sur les négociations — au point même d’être soupçonné de conflit d’intérêts par certains parlementaires.
Ce nouveau venu s’attire rapidement les remontrances de Thierry Breton, alors commissaire européen : la start-up Mistral AI “fait du lobbying, c’est normal. Mais nous ne sommes dupes de rien. Elle défend son business aujourd’hui, et non, l’intérêt général”, critique Breton lors les dernières semaines de négociations autour de l’AI Act.
“Le rôle de Cédric O a en quelque sorte été celui d’un paratonnerre”, reconnaît un responsable du secteur privé qui a suivi les débuts de Mistral. En prenant les coups, O a permis à Mensch “de grandir et de se construire en tant que PDG”, poursuit-il.
Dans les coulisses
Dès ses débuts, Mistral joue la carte française et européenne. Les trois cofondateurs ont beau avoir fait carrière dans les laboratoires d’intelligence artificielle américains (Google Deepmind pour Mensch, Facebook AI pour Guillaume Lample et Timothée Lacroix), les premières notes de concept, élaborées pour le lancement de la start-up, placent l’enjeu de la souveraineté technologique au cœur du projet.
A l’époque, Mensch est un discret ingénieur de trente ans qui doit entamer sa mue pour porter le discours de Mistral AI sur la scène internationale. En juin 2023, quelques mois après le lancement de sa start-up, l’ancien élève de Polytechnique fait sa première apparition publique aux côtés d’Emmanuel Macron sur la grande scène du salon technologique VivaTech, et commence à développer son discours sur l’autonomie technologique européenne. De quoi séduire le président français, qui en a fait l’une de ses martingales. “Comment la France et l’Europe envisagent de permettre l’émergence de champions européens et comment faire en sorte que la régulation de l’IA ne vienne pas gêner l’innovation ?” interroge alors le jeune entrepreneur, en chemise et baskets, face au président français.
Mensch sera chargé de contribuer lui-même aux réponses. Quelques mois plus tard, Matignon décide de former un comité d’experts pour établir une stratégie française pour l’IA. Outre Mensch et Cédric O, il sera composé de Gaël Varoquaux, chercheur à l’Inria et ancien directeur de thèse de Mensch, mais aussi du futur prix Nobel d’économie Philippe Aghion, et du chercheur chez Meta Yann LeCun.

En 2024, alors que le comité rend son rapport et que Mistral AI présente “Le Chat”, le concurrent du modèle d’Open AI ChatGPT, le paysage de l’IA est déjà en pleine mutation. Et l’Europe doute : le concurrent allemand Aleph Alpha, l’autre espoir européen de l’IA générative, annonce se détourner du développement de modèles propres. Avec un constat pessimiste : “le simple fait de disposer d’un LLM européen ne suffit pas comme modèle économique. Cela ne justifie pas l’investissement”, explique son patron, Jonas Andrulis. L’annonce plombe les espoirs européens de développer des modèles souverains.
Les doutes n’épargnent pas Mistral, et les observateurs sont nombreux à redouter un décrochage technologique par rapport à ses concurrents américains ou chinois — au point de craindre que la start-up soit rachetée par un géant de la tech. En 2025, des rumeurs d’échanges avec Apple, éventées par la presse, créent un vent de panique au sommet de l’Etat. L’ambassade française aux Etats-Unis et l’Elysée s’enquièrent auprès de Mistral de la réalité de ces échanges, selon deux conseillers sollicités par POLITICO. Ils sont finalement rassurés par l’entreprise : il n’y a pas eu d’échanges “au plus haut niveau”.
Partenaire stratégique
Pour l’exécutif, l’enjeu n’est plus seulement de promouvoir une jeune pousse prometteuse. L’Etat est désormais prêt à pousser les murs pour préserver une entreprise dont les technologies sont progressivement intégrées à tous les niveaux de l’Etat. Après avoir signé un partenariat stratégique avec France Travail début 2025, Mistral AI a en effet décroché un accord-cadre avec le ministère des Armées pour le développement de l’IA dans la défense.
Depuis 2025, “Le Chat” est aussi en cours de déploiement auprès de 10 000 agents publics. Pour adouber Mistral AI, le ministère de l’Action publique a dû se contorsionner. D’une part, car la direction interministérielle du numérique (Dinum) “voyait d’un très mauvais œil de recourir à une solution venue du privée”, indique un responsable ministériel qui a répondu anonymement pour évoquer des négociations internes à l’Etat. D’autre part, parce que la commande publique est soumise à des règles strictes d’ouverture à la concurrence, qui ne sont pas censées permettre de favoriser un acteur plutôt qu’un autre, même si celui-ci est français.
“Nous avons perdu quelques semaines car il fallait border juridiquement le process”, précise le responsable cité plus haut. “L’expérimentation d’outils est généralement une manière de permettre aux entreprises de mettre un pied dans la porte”, glisse un ancien conseiller gouvernemental.
À la table des grands
Si Mensch a tendance à minimiser l’importance des subventions publiques et du soutien des autorités à son entreprise, les équipes de Mistral reconnaissent volontiers que cette relation privilégiée est un atout majeur.
Avec l’aide de l’exécutif, l’entreprise française a pu décrocher plusieurs partenariats clés, dont un accord avec le géant néerlandais des semi-conducteurs ASML, en 2025. Bruno Le Maire, ministre de l’Economie durant sept ans avant de devenir conseiller stratégique d’ASML, a d’ailleurs été l’une des chevilles ouvrières de ce rapprochement. A la fin de la même année, Emmanuel Macron était à Berlin pour officialiser un accord avec un autre acteur européen du numérique : l’entreprise allemande spécialiste du logiciel SAP.

Cette proximité avec l’Elysée permet aussi à Mistral de pousser les portes des plus grands sommets internationaux. Elle a même eu une place de choix au sommet français sur l’IA, organisé à Paris début 2025. Pour l’occasion, l’Elysée a réservé le Grand Palais, ce dôme de verre bâti au cœur de la capitale pour l’Exposition universelle de 1900. Un lieu exceptionnel sur lequel Mistral AI a un temps envisagé de placer un logo géant — un “M” rouge et jaune pixellisé. Une idée finalement écartée “pour des raisons de sécurité”, s’amuse un ancien responsable public au fait des préparatifs.
Peu à peu, Mensch a donc pris ses habitudes dans les protocoles élyséens. Il est désormais de tous les déplacements présidentiels à l’étranger — ou presque. En décembre 2025, l’Elysée met presque par automatisme son nom dans la liste des chefs d’entreprises de la délégation d’Emmanuel Macron pour Pékin. Erreur : Mensch ne va pas en Chine. Un tel déplacement chez l’adversaire commercial des Etats-Unis pourrait mettre Mistral AI en délicatesse vis-à-vis des Américains, où l’entreprise compte un grand nombre d’investisseurs et de partenaires.
Ces déplacements officiels sont autant d’occasions, pour Mensch, d’affuter et d’internationaliser le contre-discours qu’il oppose à la Silicon Valley sur l’IA. Depuis plusieurs mois, le patron de Mistral AI, qui s’approprie volontiers la devise de Polytechnique (“Pour la Patrie, les Sciences et la Gloire”), martèle une position alignée sur celle d’Emmanuel Macron : il faut promouvoir l’autonomie technologique en Europe, et proposer au reste du monde un modèle plus sensible aux subtilités culturelles et linguistiques.
En février 2026, sur la scène du sommet de New Delhi où se sont pressés Dario Amodei (Anthropic), Demis Hassabis (Google Deepmind) et Sam Altman (OpenAI), Mensch poursuit sa croisade, défendant l’IA comme “un outil d’autonomisation, et non de domination”. “Je souhaite aborder un sujet un peu plus fondamental, à savoir : qui contrôle le déploiement de l’IA, qui en tire profit et comment pouvons-nous nous assurer qu’elle serve l’intérêt du plus grand nombre et non celui d’une minorité ?”, interroge-t-il.
Rebelote en juin, à Evian-les-Bains : lors d’un déjeuner avec les leaders du G7, Mensch endosse à nouveau le rôle du franc-tireur face à ses concurrents américains, qui appelaient à la rédaction de standards technologiques sous l’égide des Etats-Unis.“Les acteurs américains ont tendance à porter ce discours-là : faites-nous confiance, on va établir des standards chez nous et on vous les exportera”, mettait-il en garde auprès de POLITICO à l’issue de cette rencontre réunissant Donald Trump, Ursula von der Leyen ou encore Sam Altman.
Un consensus politique ?
Si Mistral compte indéniablement sur la scène internationale, reste à savoir ce que l’entreprise peut promettre : alors qu’elle a mis un pied dans les infrastructures en construisant des datacenters, et qu’elle poursuit le déploiement de ses solutions dans les grandes entreprises, certains commencent à douter que l’entreprise puisse rester dans la course pour produire des modèles “de frontière”, c’est-à-dire les plus performants.
Pour Emmanuel Macron, le dernier G7 a en tout cas été l’une des dernières opportunités d’imprimer sa marque dans le débat mondial sur l’IA. Et de permettre à Mistral de préparer l’après. Car la relation avec le futur locataire de l’Elysée reste à construire.

A ce stade, aucun candidat à l’élection présidentielle n’a remis en question le soutien public à la start-up. Certains se montrent toutefois plus allants, à l’instar de Gabriel Attal, qui met volontiers en scène sa proximité avec Mistral. Le candidat Renaissance a ainsi placé l’intelligence artificielle au cœur de son programme de campagne, et même intégré Le Chat dans sa boîte à outils de communication. Son concurrent Edouard Philippe (Horizons) fait de même, appuyé par ses lieutenants — la ministre de l’IA et du Numérique Anne Le Hénanff ou encore le député Laurent Marcangeli — qui assurent Mensch de leur soutien. Si Mistral ne s’affiche pas publiquement auprès du RN, le parti à la flamme voit lui aussi l’entreprise comme un atout souverain.
À gauche, personne n’a encore pris officiellement position, mais les partis ont unanimement soutenu l’entreprise — et appelé à une IA souveraine — face au risque de blocage de modèles américains illustré par Mythos, d’Anthropic, que Donald Trump a souhaité restreindre aux utilisateurs américains en juin dernier.
Mistral n’est toutefois pas pleinement souveraine : elle s’appuie, rappelons-le, sur des fonds internationaux et des partenariats d’ampleur avec les géants américains — Amazon, Nvidia ou encore Microsoft. “Il faut tuer cette idée, très café du commerce, qu’il serait faisable de détenir le capital, et donc financer seuls à l’échelle française ou européenne ces centaines de milliards qu’exigent les infrastructures IA. C’est juste impossible”, souligne le Secrétaire général pour l’investissement rattaché à Matignon, Bruno Bonnell.
Un détail qui pourrait mettre à mal l’unanimisme français en faveur de Mistral, alors que l’IA s’invite peu à peu dans les thèmes forts de la campagne.
Le front a d’ailleurs déjà commencé à se fissurer avec la proposition de loi de la sénatrice LR Laure Darcos, qui entend forcer les géants de l’IA à rémunérer le secteur culturel — un texte soutenu par la gauche et une partie de la droite, mais vivement rejeté par Mistral qui a finalement obtenu le soutien du bloc central et du gouvernement.

Autre caillou dans la chaussure de Mistral : un rapport parlementaire de juillet dernier, piloté par les députés Philippe Latombe (Modem) et Cyrille Chatelain (Ecologistes), estime que l’entreprise est devenue trop stratégique. Les deux élus proposent donc d’instaurer une “golden share” étatique au capital de la start-up pour éviter qu’elle ne soit vendue sans droit de regard de l’État.
Couvée dès sa naissance par le chef de l’Etat, Mistral voit donc la page de la macronie sur le point de se tourner, sans savoir exactement comment s’écrira la suivante. Ni sur quels alliés politiques elle pourra compter à partir de mai prochain.

