PARIS — Face à la menace grandissante du président américain Donald Trump sur le Groenland, l’Europe a besoin que son couple franco-allemand s’unisse. Mais les relations entre Paris et Berlin sont tendues en ce moment.

Le chancelier allemand Friedrich Merz s’est engagé à former un front commun avec le président français Emmanuel Macron dans les jours à venir, afin de relancer le duo souvent décrit comme le moteur de l’UE, et obtenir une avancée avec Trump.

Mais la nécessité d’élaborer ce que Friedrich Merz appelle une “position commune” avec Emmanuel Macron tombe mal. Les deux parties devront mettre de côté des mois de frustration, de suspicion et d’animosité. D’un côté, les diplomates français s’inquiètent de voir Berlin de plus en plus s’affirmer comme un acteur dominant en Europe. De l’autre, les Allemands en ont assez des Français à cause du blocage d’un programme commun d’avions de chasse, de leur opposition à un accord commercial entre l’UE et le Mercosur, et de l’abandon d’un projet visant à utiliser des avoirs russes pour financer l’aide à l’Ukraine.

Le contraste entre les dirigeants français et allemand dans leur façon de traiter avec Donald Trump était frappant dans leur réponse à la menace du président américain, samedi, d’imposer des droits de douane aux pays de l’UE qui s’opposent à sa prise de contrôle du Groenland.

Emmanuel Macron, qui s’inspire souvent d’une tradition gaulliste pugnace d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis, a immédiatement promis de riposter vigoureusement en employant l’arsenal commercial européen. Plus soft, Friedrich Merz, un atlantiste assumé, a fait le pari de tenter de convaincre le président américain de revenir sur son projet.

Lundi, Friedrich Merz a reconnu publiquement que le ton de l’Allemagne différait sensiblement de celui de la France, qui “souhaitait réagir un peu plus durement que nous”, parce que Paris était moins exposé aux attaques dans une guerre commerciale avec les Etats-Unis.

“Si vous écoutez le ministre allemand des Finances, il dit que nous devrions le faire”, note un diplomate européen, faisant référence au soutien de Lars Klingbeil à la ligne d’Emmanuel Macron sur l’utilisation du “bazooka” commercial de l’UE. | Nicolas Economou/NurPhoto via Getty Images

Pour les Français, il est un obstacle pour arriver à une position unifiée avec Berlin qui les exaspère : les divergences d’opinions au sein du gouvernement de coalition allemand. Alors qu’Emmanuel Macron évoque la possibilité d’utiliser le “bazooka” commercial de l’UE — l’instrument anticoercition — pour riposter face à Donald Trump, la position de l’Allemagne est confuse.

“Différents responsables politiques allemands disent des choses différentes”, se plaint un diplomate européen. “Si vous écoutez le ministre allemand des Finances, il dit que nous devrions le faire”, poursuit-il, faisant référence au soutien de Lars Klingbeil à la ligne d’Emmanuel Macron. D’autres, y compris le ministre allemand des Affaires étrangères, se sont montrés nettement moins enthousiastes, pointe le diplomate, après que “leur ambassadeur a dit à ses collègues il y a quelques jours que [le bazooka] devrait être sur la table”.

Alors que Friedrich Merz est persuadé qu’il réussira à se mettre d’accord avec Emmanuel Macron cette semaine pour résoudre la crise créée par Donald Trump, les difficultés qui minent les relations franco-allemandes sont plus profondes et il faudra probablement beaucoup plus de temps pour les résoudre.

“Au cours des six derniers mois, le moteur franco-allemand n’a pas produit la moindre chose”, pointe un responsable européen, sous couvert d’anonymat, comme d’autres dans cet article, pour parler franchement de la relation la plus importante de l’Union.

L’Allemagne prend de l’envergure

Paris souhaite depuis longtemps que l’Allemagne joue un rôle plus important dans le soutien aux grandes ambitions françaises pour l’Europe, mais aujourd’hui la démonstration de force diplomatique de Berlin est plus forte que ce qu’avait anticipé la France. L’Allemagne est en passe de se doter d’une armée bien plus importante que celle de son voisin et devrait être la seule économie de l’UE à figurer dans le top 10 mondial d’ici à 2050.

Alors qu’Emmanuel Macron est paralysé dans son pays par une dette publique massive et une instabilité gouvernementale, Friedrich Merz se place de plus en plus en première ligne de la politique européenne. Le dossier ukrainien lui a donné l’occasion de montrer ce qu’il savait faire, lorsqu’il a été le négociateur en chef lors d’un sommet à Berlin, en fin d’année dernière, qui a permis d’avancer sur les garanties de sécurité entre l’Ukraine et les Etats-Unis.

Le chancelier a également cherché à jouer un rôle de premier plan dans les discussions avec Donald Trump, même s’il n’est pas toujours apparu comme un Européen modèle. Il a déclaré aux journalistes que si le président américain “ne peut pas s’entendre avec l’Europe”, il peut “au moins faire de l’Allemagne [son] partenaire”.

L’idée que Berlin fasse cavalier seul n’est pas vraiment du goût des Français.

“L’Allemagne se fait beaucoup plus entendre, Merz veut être à l’aise avec un rôle plus politique”, décrypte un second diplomate européen. “Et cela dérange les Français.”

Pour les Allemands, les Français font de beaux discours sur les grands projets européens, mais n’en sont pas à la hauteur. Berlin est irrité par le fait que Paris encourage à chercher d’autres partenaires plutôt que les Etats-Unis, mais tente ensuite de bloquer l’accord commercial historique avec le Mercosur. Outre-Rhin, on n’apprécie pas non plus que la France cherche à jouer un rôle de leader sur l’Ukraine, alors qu’elle contribue beaucoup moins au soutien de Kiev que l’Allemagne.

La frustration allemande sur le soutien à l’Ukraine a débordé lors du débat de ce mois-ci sur la manière dont le prêt de 90 milliards d’euros accordé par l’UE à Kiev devrait être utilisé pour soutenir l’industrie européenne de l’armement.

Les Français ont fait leur proposition habituelle d’utiliser l’argent pour acheter des armes européennes — ce qui soutiendrait l’industrie tricolore. Les Allemands répliquent qu’un traitement préférentiel devrait être accordé aux entreprises des pays qui ont le plus contribué à l’Ukraine — ce qui aiderait l’industrie allemande.

Atlantiste assumé, Friedrich Merz a fait le pari de tenter de convaincre le président américain de revenir sur son projet de s’emparer du Groenland. | Yoan Valat/EPA

Etant donné que la France est à la traîne dans le soutien à l’Ukraine, “il s’agit d’un ‘va te faire foutre’ assez clair contre Paris”, lance un troisième diplomate de l’UE.

Pour Michel Duclos, chercheur à l’Institut Montaigne et ancien ambassadeur de France en Syrie et en Suisse : “Sur l’Ukraine, les Allemands considèrent qu’ils font tous les efforts, donc quand les Français disent qu’ils veulent diriger les opérations [militaires], les Allemands pensent que ‘c’est bon là’.”

“La crainte en France, c’est que le budget de la défense allemande sera bientôt le double de la France, c’est un tournant historique”, poursuit-il.

Michel Duclos note aussi le ressentiment des Allemands à l’égard du Mercosur : “Si on veut l’autonomie stratégique, on doit trouver des nouveaux partenaires”, l’accord commercial entre l’UE et le Mercosur y contribue, estime-t-il, avant d’ajouter : “Pour les Allemands, on n’est pas sérieux.”

Des dossiers qui ont laissé des traces

Quand il a fallu finaliser l’accord commercial avec le Mercosur, longtemps retardé, Berlin a d’abord voulu rallier Paris à sa cause en cédant à diverses concessions françaises, mais a fini par abandonner. “Le pays est sur le point de devenir ingouvernable”, observe un responsable gouvernemental allemand à propos de l’incapacité d’Emmanuel Macron à repousser une opposition féroce, en particulier de la part des agriculteurs.

Le projet d’avion de chasse franco-allemand SCAF est un autre problème majeur.

Ce projet de 100 milliards d’euros est au point mort depuis que Paris et Berlin ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur la marche à suivre le mois dernier. Selon Peter Beyer, député allemand membre de la CDU de Merz, les entreprises tricolores exercent une “pression massive” et “même un président français ne peut pas passer outre”.

“Aujourd’hui, la réflexion va jusqu’à envisager de le faire sans les Français, ce qui serait à mon avis un désastre, mais pour l’instant il n’y a pas de progrès”, a-t-il déclaré, faisant référence aux suggestions selon lesquelles l’Allemagne envisagerait de développer un avion de combat sans le constructeur tricolore Dassault Aviation.

Toutes ces discussions sur à quel point les Allemands veulent s’allier avec la France en matière d’armement sont désormais influencées par le fait que le Rassemblement national est en tête des sondages avant l’élection présidentielle de 2027.

“La perspective de l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national pèse déjà lourdement sur les discussions franco-allemandes en matière de défense”, a relevé Jacob Ross, chercheur au German Council on Foreign Relations.

Laura Kayali et Gregorio Sorgi ont contribué à cet article, qui a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.

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